"Notre travail commence avec le visage humain. La possibilité de s'approcher du visage humain est l'originalité première et la qualité distinctive du cinéma".

- Ingmar Bergman, Les Cahiers du cinéma octobre 1959

 

vlcsnap-2017-08-31-19h57m33s365

 

A travers le miroir

En 1961, Bergman sort du succès de La source, Le 7ème sceau, et des Fraises sauvages, trois films questionnant la mort et l'au-delà. Bergman est alors reconnu internationalement grâce à ces derniers films. Avec A travers le miroir,Bergman entame une phase plus sombre. Pour les médias, les trois films à venir A travers le miroir, Les communiants et Le silence sont vendus comme une "trilogie" sur "L'Homme et Dieu".

Si Bergman reniera A travers le miroir plus tard, lui trouvant nombre de défauts (que pourtant le film n'a pas !), c'est bien avec ce film que Bergman se penche pour la première fois sur la psychose. C'est aussi son premier "film de chambre", tourné avec peu d'acteurs dans un lieu unique. Et ce lieu, c'est l'île de Faro, où il tourne ici pour la première fois. Faro deviendra le décor de six de ses films, et le lieu où vivra Bergman jusqu'à sa mort.

Avec A travers le miroir, Bergman dit souhaiter abandonner les effets stylistiques, et pour lui, c’est la comédienne qui fait le film : Harriett Anderson. Il veut épurer un maximum son découpage et s'approcher au plus près de son visage.

Gilles Deleuze voit en Bergman un cinéaste de l'abstraction lyrique. Un cinéma de "l'image-affection", qui se concentre sur le mouvement de l'âme, le mouvement de l'affect, avant toute prise de décision, avant toute action. Par le gros plan sur le visage, Bergman cherche à sonder l'âme des personnages. Le monde autour d'eux devient abstrait.

On voit bien dans A travers le miroir le rapport entre la nature, l'océan, les plans larges, et les gros plans nombreux de visage, l'enfermement sur soi-même.

En somme, deux motifs préfigurent le cinéma de Bergman : les visages et les paysages de nature. Le cinéaste les fait s'enchaîner bien souvent par fondus ou surimpressions. En somme, la nature devient l'expression abstraite des tourments des personnages. Et les visages, eux, deviennent immenses au point d'être un paysage, paysage de sentiments.

 

vlcsnap-2017-08-31-19h49m00s279

 

Quand Karin commet un acte fou (un acte incestueux avec son frère), quelque chose "explose" en elle. Le montage nous mène brusquement à une trombe de pluie, sur fond noir. Avec le volume sonore des trombes d'eau, l'effet d'explosion est souligné. L'image reste quelques secondes en surimpression avec le frère et la soeur s'embrassant, les cheveux du frère semblant se transformer en flaque noire.

 

vlcsnap-2017-08-31-19h47m28s880 vlcsnap-2017-08-31-19h47m34s149vlcsnap-2017-08-31-19h47m38s258 vlcsnap-2017-08-31-19h47m44s076

 

Dans une autre scène, la folie de Karin prend forme sur le mur d'une chambre, par une fissure noire et des reflets lumineux. Le plan succède à un gros plan du visage de Karin.

 

vlcsnap-2017-08-31-19h49m23s426vlcsnap-2017-08-31-19h49m26s578

 

Pour Deleuze, ce qui est essentiel dans l'abstraction lyrique, c'est que l'esprit n'est plus en proie à un combat (comme dans l'expressionnisme, entre bien et mal), mais à une alternative. Karin peut vivre dans un monde ou dans l'autre : le monde social, ou le monde des hopitaux. Elle doit faire un choix. C'est l'attente de ce choix, l'hésitation, sa tentative de vivre dans le monde familial sur l'île, qui fait la force d'A travers le miroir.  

Les communiants 1963

Jacques Aumont, dans son livre sur Ingmar Bergman, écrit à propos des Communiants :

« Le cinéaste l'a souvent dit : c'est à ses yeux le film charnière par excellence, celui où il dit adieu à la religion et à la foi où tranquillement il se déclare incroyant et irréligieux. C'est dans sa construction, le plus classique de Bergman. Unité d'action, de temps et presque de lieu : en quelques heures, un dimanche, et de l'une à l'autre des deux églises dont il a la charge, un pasteur perd et retrouve la foi au prix d'un homme et peut-être d'une renonciation définitive à l'amour. Et comme dans le théâtre classique, les actions violentes ont lieu dans les coulisses n'existant pour nous que racontées : les plaies saignantes de Marta, le suicide de Jonas. »

Dans Les communiants, Bergman s'approche au plus près des visages des acteurs. Cherchant à explorer les "micro-mouvements" du visage (comme l'écrit Deleuze), les protagonistes en oublient qu'ils parlent et se livrent.

En s'approchant ainsi des visages, Bergman parvient à capter presque magiquement leurs monologues intérieurs. Quand les personnages de Bergman se lancent dans de longs dialogues, se sont leurs sentiments les plus profonds qui rejaillissent. Ces dialogues n'existent pas dans la "réalité" ; ils sont l'intériorité des personnages.

Marta comme Tomas, dans Les Communiants, tournent leurs visages en quasi regards-caméras, naturellement (là où Monika du film du même nom tournait son regard de manière provoquante, volontairement, dans l'oeil de la caméra).

 

vlcsnap-2017-08-31-17h22m51s251vlcsnap-2017-08-31-17h30m58s292

Pour obtenir ces instants de confession, Bergman doit s'approcher au plus près des visages, mais il doit aussi rendre le monde extérieur abstrait. La réalité n'existe plus, elle est une peinture. On le voit dans Les Communiants : la lumière du soleil augmente au point de "cramer", de saturer l'image de la caméra dans un aplat de blanc.

vlcsnap-2017-08-31-17h28m02s760vlcsnap-2017-08-31-17h28m19s694

vlcsnap-2017-08-31-17h28m33s060vlcsnap-2017-08-31-17h28m41s590

 

Plus tard, c'est une lettre qui prend forme visuellement en un gros plan irréel, de la lectrice, Marta, en regard-caméra. Ce gros plan de visage, monologuant face caméra, c'est l'expression directe des sentiments cachés de cette femme. Par un système d'enchassement, de poupées russes, ce monologue contient un flash-back : un gros plan sur le visage de Marta priant puis montrant ses mains pleines d'eczema. Le montage nous ramène ensuite au "gros-plan-lettre". Enfin, retour au réel : Tomas replie bruyamment et vivement les lettres, irrité par ce flot d'émotions qui cherchent à le contaminer.

 

vlcsnap-2017-08-31-17h23m19s500vlcsnap-2017-08-31-17h23m24s455

vlcsnap-2017-08-31-17h23m51s727vlcsnap-2017-08-31-17h23m57s925

vlcsnap-2017-08-31-17h24m04s878vlcsnap-2017-08-31-17h25m01s905

Nicolas Lincy, le 31/08/2017, avec l'aide de Karine et Alexander