Tourné du 12 septembre au 23 novembre 1967 sur l’île de Faro où vivait Bergman, La Honte est une nouvelle exploration de la peur après L’heure du loup. Cette fois, le cinéaste montre comment cette peur fait ressurgir notre bassesse. Ce conflit extérieur, imaginaire, rappelle le pays inventé du Silence, avec une langue incompréhensible.

On retrouve donc dans La Honte l’opposition entre le monde, d’un côté, et l’intime, de l’autre. Mais cette fois, c'est comme si le cinéma de Bergman était inversé : l'intime est envahi par le monde extérieur. Les personnages ont eu beau vivre sur une île, dans un décor clos, le conflit mondial s'invite chez eux. Et c'est au coeur de ce conflit extérieur que le couple vivra son propre conflit intime. Tant et si bien que l'on peut imaginer cette guerre comme une métaphore de leur guerre amoureuse. Mais ce choix est laissé au spectateur. Car Bergman soigne ses scènes de guerre, à la fois impressionnistes et très réelles.

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La "honte", c'est peut-être celle du personnage masculin. Un personnage gauche, dont la maladresse est parfaitement jouée par Max Von Sydow dont la grande taille sert cette fois à en faire un grand dadais ridicule. Le burlesque s'invite de temps à autres dans le film, parenthèse étonnante à des moments dramatiques : alors que le monde est à feu et à sang, Jan n'ose pas tuer l'une de ses poules, puis finit par tirer mais la poule reste immobile, seine et sauve. Les multiples gags autour de la voiture jamais réparée participent aussi de ce mélange de tons.

La "honte" de Jan, c'est aussi son côté couard, son absence d'engagement dans le conflit. Le Maire, Jacobi, critique ces artistes qui sont comme "sacrés", privilégiés en ces temps de chaos. Eva a honte de son mari Jan pour son manque de courage. Mais elle a peut-être elle aussi honte de devoir livrer son corps à l'ennemi pour s'en sortir.

Finalement, dans La Honte, l'île n'est plus synonyme de huis-clos intime comme dans les films précédents de Bergman, mais de confrontation violente entre l'intime et le monde. L'actre central du final est consacré à une suite de scènes de guerre, inquiétantes et impressionnantes. N'oublions pas que Bergman, s'il a fait essentiellement des films intimistes, est aussi un immense admirateur du cinéma de John Ford.

Ce sera le décor final de la barque en pleine mer qui deviendra le lieu de la rêverie et du monologue, seul vrai moment de tirade exprimant les songes du personnages comme on en voit d'habitude plus souvent chez Bergman. On retrouve relégué en conclusion ces motifs visuels traditionnels du cinéaste : un paysage fondu dans un visage (l'océan sur le visage de Liv Ullman), deux visages fondus en un par leur posture (ceux de Von Sydow et Ullman) et une tirade d'1 minute 30, tout droit sortie de la psyché du personnage.

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N. Lincy le 8/12/2017, merci à Karine et Alexander !